[Nouvelles] Le voisin d’en face (épisode 1)

Les hommes avaient sûrement bu trop de jus de canne ce jour-là et les femmes aspiré trop d’arôme de tabac pour penser qu’un petit homme déglingué, aux yeux verts pouvait sortir de la mer, de l’air voire pour d’autres, d’un coup d’éclair. Leurs bateaux voguant sur la mer, les pêcheurs qui se battaient avec les rares poissons rouges du village ce jour-là, l’ont vu s’approcher de très loin, comme un point insignifiant jusqu’à ce que sa silhouette prit forme, écartant ainsi l’idée qu’il s’agissait d’une espèce d’animal non encore découverte par les villageois de Sans-soucis. Mais ceux qui étaient plus lucides et qui avaient fait la grève ce jour-là, pensaient qu’il avait fait la route de Petit-Trou-de-Nippes jusqu’au village en deux jours pour fuir un incendie ou un meurtre. Ce que tout le monde sut rapidement, c’est qu’il ne s’agissait pas d’un de ces fous venus de Port-au-Prince ou d’un alcoolique naufragé rejeté sur le port un soir de tempête, dont l’Oncle ne nous aurait pas encore parlé. À mesure que l’homme avançait, d’un pas lent, presqu’au ralenti, nous rappelant les scènes d’action dans les films américains, nous parvenions à distinguer les parties de son corps, devenant de plus en plus humain mais tout aussi mystérieux.

L’arrivée de ce personnage avait vite divisé le village en plusieurs couches, chacun défendant sa folie, ses hypothèses, dirait l’Oncle, sur ses origines. Personne, aussi loin qu’il fouillât dans sa mémoire ce jour-là, ne se rappela d’un ancêtre auquel pourrait s’apparenter cet homme, ni mort ni vivant. Mais quand plus tard Jacques Levé-Tombé le vit construire sa cabane et qu’il était accouru pour nous le dire, nous restâmes derrière nos portes, les enfants tirant la robe de leur mère, à le regarder apporter des briques, des roches repêchées sûrement de la mer, des troncs d’arbres géants jusqu’à construire une petite cabane, en face des nôtres. Nous avions toujours vécu les uns à côté des autres au village. Les cousins, disait l’Oncle, ça vit sur la même longueur d’onde, jamais les uns ne dépassent les autres. Et c’est à partir de ce moment-là que tous les villageois ont commencé à appeler cet homme mystérieux le Voisin-d’en-face. Car aussi macabre que puisse être le malheur, avons-nous entendu dire l’Oncle, il faut le nommer.

— A suivre.

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Wébert Charles
Éditeur et journaliste culturel, Wébert Charles est né à Port-au-Prince (Haïti). Il a déjà publié trois recueils de poèmes et sa nouvelle "La camionnette rouge" a été distinguée par le Prix du Jeune écrivain de langue française (Muret) en 2013.
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