[Nouvelles] Le voisin d’en face (épisode 2)

Il y eut deux événements au village, au lendemain de la construction de la cabane du Voisin-d’en-face. En réalité un seul, si nous ne comptons pas la déception des pêcheurs qui entraient la veille, fatigués d’avoir jeté toutes leurs nasses en vain à la mer ; si nous ne comptons non plus les gros nuages qui devaient annoncer une pluie torrentielle et qu’en fin de compte il n’y eut que quelques gouttes d’eau comme de la rosée sur les plantations de tabac ; et finalement si Jacques Levé-Tombé ne s’était pas réveillé très tôt ce matin-là, et n’avait senti brusquement une faiblesse attaquer ses pieds. Car, ce n’était un secret pour personne au village que Jacques Levé-Tombé souffrait de mal caduc ―d’épilepsie, disait l’Oncle. Aussitôt qu’il se réveilla, il se mit à vaciller, telle une vieille toupie. Il tourna en rond, jusqu’à ce que la terre glissât sous ses pieds, comme une plaque amovible. Ses genoux tremblèrent. La terre tourna. Puis, il tomba.

Tout le monde au village Sans-souci était accouru quand même. Jacques à terre, on essaya des techniques pour le ranimer : de l’eau, du vinaigre, du sel, comme nous l’avait à chaque fois recommandé l’Oncle. Personne ne fut surpris de voir le garçon par terre, gigoter tel un porc, saliver, crier son mal. Jacques aurait dû se relever brusquement après quelques minutes d’inertie. Il aurait dû citer des noms inconnus, crier son charabia habituel puis ouvrir les yeux, toujours aussi surpris de voir autant de monde l’entourer ; et une fois revenu sur terre, il aurait dû demander dans la langue connue de tous, aussi bien des dieux des eaux, de la terre et de l’air que des chrétiens vivants et des animaux domestiques : qu’elle est heure-t-il ? Mais ceci ne s’était pas passé ainsi ce matin-là. Après le silence, il n’y eut rien. Sinon le cri strident de Marie-Marthe, lorsqu’elle pensa que jamais son fils ne se relèverait de terre. Elle aurait crié toute la matinée face au corps muet de Jacques, si deux croque-morts improvisés, l’un soulevant les membres inférieurs, l’autre les membres supérieurs, ne s’étaient pas proposés pour transporter le cadavre à la morgue.

Aucun villageois n’avait prédit que la mort entrerait au village par cette porte, même pas nos ancêtres franginen, les dieux des eaux, de l’air et de la terre. Car jusque-là, nous racontait l’Oncle, le malheur venait de l’eau, de la mer et des navires géants, non pas de la mort subite d’un garçon laid et niais souffrant d’épilepsie.

— A suivre.

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Wébert Charles
Éditeur et journaliste culturel, Wébert Charles est né à Port-au-Prince (Haïti). Il a déjà publié trois recueils de poèmes et sa nouvelle "La camionnette rouge" a été distinguée par le Prix du Jeune écrivain de langue française (Muret) en 2013.
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