En attendant que nos ombres poussent…

Les as-tu entendues ? Les voix. Quand la mort approche, tous vos ancêtres vous parlent en même temps. Des voix enrouées vous frappent au tympan. Chacune sa parole. Jusqu’à ne rien entendre d’intelligible. Des voix coffrées dans des caves à attendre un mort dans la famille pour refaire surface. Des voix d’ombre, de nègres-Guinée et de Sambas. Des voix de guerriers, d’esclaves morts dans les cales d’un négrier. Des voix-Bouqui, des voix-Malice. Et de tous les contes épouvantables qui ont bercé notre enfance.

Jeunes, nous guettions ces voix pour nous retenir en vie. Nous guettions la mort. La seule image que nous avions d’elle était notre chien Micky, mort après avoir mangé je ne sais quoi chez le Voisin-d’en-face. Mais, les chiens n’ont pas d’ancêtres pour leur parler dans un tohu-bohu de mots mal mâchés. Les chiens n’ont pas besoin de la mort pour gueuler. Ils font ça naturellement. Des chiens-loups ; des chiens-chats, des chiens de tous les jappements, on en a connus. Micky bêlait. T’en souviens-tu ? Mais, on guettait les voix humaines, nasillardes, les voix legede, des voix capable de vous foutre dans une torpeur jusqu’à ne rien entendre des rumeurs humaines, nous disait Granma. Mais les chiens n’ont point besoin de la mort pour gueuler… Cette fois, les as-tu entendues ? Moi, je n’ai rien entendu. Sauf le bruit macabre que font les souliers sous l’escalier. Mais pour un mort, un escalier est une chose morbide. Monter. Descendre. Où ? La mort n’emmène nulle part. Les gens qui s’amusaient à marcher sur les perrons de l’escalier n’ont pas pensé à un mort tranquille, perdu dans son trou, à penser à toi. À  notre enfance et aux autres… Ce soir-là, les gens ont marché, comme si tout le monde se mettait à déménager en même temps. À fuir cette ville, chaussés de grandes bottes américaines ou de souliers de danseurs de flamenco. Cette ville, on le savait, il faut la fuir à grands pas. Mais tu as préféré rester aux côtés des siens, des autres, comme si leur vie valait la tienne… Mais moi, je préfère garder le silence. Faire semblant de ne rien entendre des bruits secs de l’escalier. Avec tout ce qui me reste de toi. Vieux lit. Journal intime jaune que tu tenais tel un objet sacré avec des mots qui débordent des marges, des mots amers que nous ressentons tous et que d’autres ont préféré taire. Franchement, il n’y a rien d’intime dans ton journal. L’intimité pour toi n’était autre que la cause des autres. Les autres. Les mêmes. Et je l’ai compris trop tard. Intime. Public. Tu le tenais pour toi, comme un fétiche. Comme si ta vie en dépendait. Et tu écrivais partout. Aucun espace ne t’a jamais suffit. Ni à Anse-d’Hainault, ni dans cette ville surpeuplée. Tu fus un homme du grand large, de la liberté. Et c’est pour cela que tu n’as pas voulu garder le silence. Retenir ton souffle. Boire l’eau puante de la misère. Mais moi, non… Laisser monter en moi l’émotion, comme une inondation. La mort –exit ! Les balles –exit ! Les larmes, les coups de feu, ton corps sur le macadam… –exit ! Je préfère garder le silence. Ni gestes. Ni mots. Rage. Colère.

  • En attendant que nos ombres poussent, Extrait.
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Wébert Charles
Éditeur et journaliste culturel, Wébert Charles est né à Port-au-Prince (Haïti). Il a déjà publié trois recueils de poèmes et sa nouvelle "La camionnette rouge" a été distinguée par le Prix du Jeune écrivain de langue française (Muret) en 2013.
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