Les écritures du séisme

Janvier 2010-janvier 2019, neuf ans se sont déjà écoulés depuis le tremblement de terre qu’a connu Port-au-Prince et ses environs, causant plus de 300 000 morts selon les statistiques officielles. La production littéraire en Haïti a largement été influencée par cet évènement qui continuera, sans doute, à traverser nos créateurs. Parmi toute la floraison de livres, dans presque tous les genres (roman, théâtre, essai, poésie, nouvelles), qui ont fait du séisme leur sujet central, nous proposons ici une lecture de onze d’entre eux, représentatifs de toute la production sur le séisme.

Marvin Victor (c) page Facebook de l'auteur

Marvin Victor
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Aux frontières de la soif

L’enfer pour certains est un paradis pour d’autres. Paradis, certes, mais artificiel quand même. C’est ce sentiment que l’on ressent à la lecture de ce roman de Kettly Mars qui met en scène Fito Belmar, architecte, marié, impuissant au lit, qui ne retrouve sa virilité qu’en déshabillant les petites filles de Canaan. Canaan, ville-bonheur pour certains, paradis fabriqué pour d’autres. Mais paradis de l’essentiel, de l’eau non traitée et aussi et surtout de la chair fraîche de petites filles à la fleur de l’âge dont le corps est le seul chemin qui mène à ce bonheur artificiel ; petites filles vendues par un maquereau improvisé, sur une route déserte, au premier client descendant à peine de son pick-up.

Failles

Failles de Yanick Lahens, publié chez son éditrice française, Sabine Wespieser, en 2010, est un livre inclassable, l’un des témoignages les plus vivants sur le séisme. Livre dans lequel se mêlent récit, réflexions et témoignage. Failles décrit une Port-au-Prince violée, violontée par un séisme de magnitude 7,3 à l’échelle de Richter. Ville disloquée, dénudée, Port-au-Prince, nous apprend Yanick Lahens, n’est « point obscène. Ce qui l'[est] c’est sa mise à nu forcée. Ce qui fut obscène et le demeure, c’est le scandale de sa pauvreté ».
Dans ce livre, Yanick Lahens a également posé la question de la place de la classe moyenne dans cette société. Classe complètement invisible, placée entre deux classes qui font parler d’elles, l’une à cause de son avarice et l’autre de sa pauvreté. Quand parviendrons-nous à découvrir les failles sociologiques, politiques et économiques qui, un jour où l’autre, risquent de provoquer un séisme plus puissant que tous les autres qu’on a vécus jusque-là ?

35 secondes

En juin 2010, le journal Le Nouvelliste publie, sous la direction de Max E. Chauvet, un livre-témoignage sur les trente-cinq secondes qu’à duré le séisme du 12 janvier. Plus de 15 contributeurs ont proposé des textes pour partager leur expérience, allant du témoignage personnel sur la mort d’un fils, un « bébé de 1.58 m » (Dolores Dominique Neptune), à une analyse des conséquences économiques du cataclysme (Gary Cyprien), en passant par des textes tantôt journalistiques, tantôt narratifs, voire même poétiques de Frantz Duval, allant jusqu’à parler de « nos linceuls de béton ». Mais, « les mots ne pourront jamais traduire ce que les vivants ont vécu ».
Les collaborateurs ont proposé des textes de grande qualité, illustré des clichés parfois choquants, très souvent tristes.
Un livre qui nous fait plonger dans les moments difficiles du lendemain du séisme, la plus grande catastrophe qu’à vécue le pays, selon les collaborateurs.

Corps mêlés

Le premier roman de Marvin Victor, Corps mêlés, paru chez Gallimard en décembre 2010, se veut un livre qui part à l’impossible quête du dialogue, de la parole, si celle-ci ne se replie pas sur elle-même. Un roman publié après le séisme et qui se démarque de ce qu’on appelle « les écritures du séisme ». Car si ce livre peut être considéré comme le roman haïtien le plus créatif sur le séisme, c’est peut-être parce qu’il ne parle pas du séisme…
Ursula Fanon (45 ans) vient de perdre sa fille Marie-Carmen Fanon, ensevelie sous les décombres de sa maison à « la rue Magloire Ambroise » (sic), un après-midi de janvier, par « une chose » dont on ne connaît pas le nom. Et la voilà, comme dans une pièce de théâtre, dans le trois-pièces de Simon Madère, vieil amant du temps de son enfance au pays de Baie-de-Henne, père de cette fille morte sous les décombres. Comment annoncer à Simon la mort de leur fille, quand ce dernier ignore totalement l’existence de cette enfant, qui se voue très jeune aux plaisirs de la chair ? Par où commencer ?

L’Ange de charbon

L’Ange de charbon de Dominique Batraville, paru chez Zulma en 2014, est un livre sur l’après-séisme qui mêle humour noir, mysticisme et quête identitaire.
12 janvier 2010, l’année 00, un séisme décime la ville de Port-Loto. La communauté italienne est dévastée. Des sept oncles de M’Badjo Baldini, il ne reste que Fra Danilo Baldini. Le narrateur se donne pour mission de raconter le roman de sa famille, les Baldini.

C’est cette vision délirante que nous fait voir le personnage principal du roman L’Ange de charbon, un Italien noir qui manifeste un amour démesuré pour la culture italienne, le football italien, les chaussures italiennes. Mais, à cause de la couleur de sa peau, il doit à tout moment justifier son italianité. Si le narrateur semble être un aliéné mental, qui n’est peut-être pas sorti sain et sauf du séisme, sa vision des choses en dit long sur la constitution de la société haïtienne. Ne sommes- nous pas une multitude de communautés qui se cherchent ? Comment être haïtien aujourd’hui ? et comment les diverses communautés (juive, polonaise, italienne) ont-elles vécu le séisme ?

De toute la terre le grand effarement

« De toute la terre le grand effarement » est une pièce de théâtre qui met en scène deux putains anonymes, après l’effondrement du bordel « Bèl Amou » au soir même du mardi 12 janvier 2010. La jeune et la plus âgée sont les seules rescapées de l’écroulement du bordel. Perchées sur un arbre, elles comptent absurdement les étoiles filantes. Ce qui peut, bien sûr, paraître banal. Mais au-delà de la simple idée d’étoiles filantes, la pièce revêt une valeur symbolique. Le nombre d’étoiles filantes correspondrait au nombre exact de personnes mortes sous les décombres. À défaut de statistiques officielles convaincantes, car toutes contradictoires, deux putes se proposent de compter les cadavres, en partant des fulgurances, des éteignements. Mais que comptent réellement ces deux putains ? N’est-ce pas également le nombre incessant de personnes qui fuient le pays ou encore le nombre d’avions transportant l’aide internationale volant au-dessus de nos têtes, le soir même du séisme pendant que la communauté internationale se déchirait pour le contrôle du territoire ?

Deplasman tektonik

Le livre « Tectonic Shifts », publié aux Etats-Unis en 2012, est repris dans une traduction en créole par le linguiste Avin Jean François, sous le titre « Deplasman Tektonik ». Divisé en trois parties, le livre offre une réflexion profonde sur la catastrophe meurtrière de janvier 2010. Selon les coordonnateurs de l’ouvrage, les efforts des Haïtiens eux-mêmes après le séisme ont été absents du débat international.
L’altérité des Haïtiens qui s’entraidaient les premières secondes après le désastre n’a pas fait la une des journaux internationaux. Ce sont plutôt les images sales, les cadavres en décomposition, les enfants abandonnés que les médias ont offerts durant trois semaines à l’étranger, pour déchaîner la compassion des citoyens charitables. Cette technique, quoiqu’avilissante pour nous, avait permis d’amasser plus de 1,4 milliard de dollars aux Etats-Unis. Reste à savoir quel usage on a fait de cet argent. Kevin Edmonds, étudiant en maîtrise à l’université de Toronto (Canada), reprend les statistiques de l’ « Associated Press » : 33 % de l’aide américaine pour le relèvement sont allés droit à l’Armée américaine (US Army). Les ONG en ont reçu de leur côté 43 %. Un livre qui décrypte, dénonce et accuse et qui risque de ne pas trop plaire à la communauté internationale.

Le cœur sous les décombres

Ce recueil de poèmes de Pierre Moïse Célestin, paru aux éditions Bas-de- page en août 2010, est l’un des premiers sur le séisme. Empreint d’une écriture où se mêlent émotions, révolte et amour, le livre rassemble de très beaux poèmes qui parlent, dans le meilleur des cas, d’ « une saison avortée ». Le poète se demande :
« Saurais-je un jour dans mes errements
De poète pactisant avec la lumière
Le nombre de cœurs oubliés
Sous les décombres ?» (p. 18)
Si tous les poèmes ne parlent pas du tremblement de terre, c’est un livre dans lequel le poète tente de revivre ses amours perdues.
« Comment parler de mon attente
De notre rendez-vous
Qui n’arrivera pas » (p. 32)

Les immortelles

Voilà un livre qui a fait beaucoup parler de lui, à tel point qu’il a été réédité déjà deux fois en moins de cinq ans. Les immortelles, paru d’abord chez Mémoire d’encrier en 2010, raconte la rencontre d’un écrivain avec une putain au lendemain de la « chose ». L’écrivain finira par conclure un marché avec la pute pour écrire l’histoire de la jeune putain Shakira, morte sous les décombres, et du coup raconter l’histoire des putains du centre-ville de Port-au-Prince, les rendre immortelles.
Si le roman ressemble à un produit sorti droit d’un « fast-food », il n’en demeure pas moins que c’est le livre qui a permis à l’auteur de s’installer sur la scène littéraire haïtienne.

Des maux et des rues

Ce petit collectif de 120 pages paru chez LEGS ÉDITION en août 2014 est l’un des rares livres qui soient sortis des sentiers battus du tremblement de terre. Les contributeurs, qui sont au nombre de 15, parlent de mémoire mais aussi de reconstruction. Après le séisme, l’État haïtien a décidé de déclarer le centre-ville de Port-au-Prince d’utilité publique. Ainsi, certaines maisons des rues de l’Enterrement, de la Réunion, de Saint-Honoré et d’Hennery ont été démolies par l’État haïtien. Quatorze écrivains et un historien se sont mis à (ré)écrire l’histoire du bas de la ville, parmi lesquels Emmelie Prophète, Gary Victor, Marie Alice Théard, Jean Euphèle Milcé, Mirline Pierre, Georges Eddy Lucien, Dieulermesson Petit Frère…

La face cachée de la cathédrale de Port-au-Prince

Voilà un autre livre sur la reconstruction, paru chez C3 éditions en 2014. L’ingénieur Claude Prépetit lève haut et fort sa voix sur la reconstruction de la cathédrale de Port-au-Prince, ce « trésor inestimable qui a trôné superbement au cœur de Port-au-Prince pendant plus d’un siècle ». Selon l’ingénieur Prépetit, la cathédrale revêt un aspect ésotérique méconnu de la plupart des Haïtiens. Ainsi, l’auteur se lance dans un travail minutieux d’interprétation et de dénombrement en sa qualité d’ingénieur mais aussi en tant que fin connaisseur de géométrie sacrée.

Le livre est illustré d’images, de formules géométriques qui puissent paraître très lourdes pour les non-initiés à la géométrie sacrée. Sinon les lecteurs pourraient le considérer comme un document historique sur la cathédrale de Port-au-Prince, détruite le 12 janvier 2010 par le séisme.

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Wébert Charles
Éditeur et journaliste culturel, Wébert Charles est né à Port-au-Prince (Haïti). Il a déjà publié trois recueils de poèmes et sa nouvelle "La camionnette rouge" a été distinguée par le Prix du Jeune écrivain de langue française (Muret) en 2013.
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