Wébert Charles

Les écritures du séisme

Janvier 2010-janvier 2019, neuf ans se sont déjà écoulés depuis le tremblement de terre qu’a connu Port-au-Prince et ses environs, causant plus de 300 000 morts selon les statistiques officielles. La production littéraire en Haïti a largement été influencée par cet évènement qui continuera, sans doute, à traverser nos créateurs. Parmi toute la floraison de livres, dans presque tous les genres (roman, théâtre, essai, poésie, nouvelles), qui ont fait du séisme leur sujet central, nous proposons ici une lecture de onze d’entre eux, représentatifs de toute la production sur le séisme.

Marvin Victor (c) page Facebook de l'auteur
Marvin Victor
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Aux frontières de la soif

L’enfer pour certains est un paradis pour d’autres. Paradis, certes, mais artificiel quand même. C’est ce sentiment que l’on ressent à la lecture de ce roman de Kettly Mars qui met en scène Fito Belmar, architecte, marié, impuissant au lit, qui ne retrouve sa virilité qu’en déshabillant les petites filles de Canaan. Canaan, ville-bonheur pour certains, paradis fabriqué pour d’autres. Mais paradis de l’essentiel, de l’eau non traitée et aussi et surtout de la chair fraîche de petites filles à la fleur de l’âge dont le corps est le seul chemin qui mène à ce bonheur artificiel ; petites filles vendues par un maquereau improvisé, sur une route déserte, au premier client descendant à peine de son pick-up.

Failles

Failles de Yanick Lahens, publié chez son éditrice française, Sabine Wespieser, en 2010, est un livre inclassable, l’un des témoignages les plus vivants sur le séisme. Livre dans lequel se mêlent récit, réflexions et témoignage. Failles décrit une Port-au-Prince violée, violontée par un séisme de magnitude 7,3 à l’échelle de Richter. Ville disloquée, dénudée, Port-au-Prince, nous apprend Yanick Lahens, n’est « point obscène. Ce qui l'[est] c’est sa mise à nu forcée. Ce qui fut obscène et le demeure, c’est le scandale de sa pauvreté ».
Dans ce livre, Yanick Lahens a également posé la question de la place de la classe moyenne dans cette société. Classe complètement invisible, placée entre deux classes qui font parler d’elles, l’une à cause de son avarice et l’autre de sa pauvreté. Quand parviendrons-nous à découvrir les failles sociologiques, politiques et économiques qui, un jour où l’autre, risquent de provoquer un séisme plus puissant que tous les autres qu’on a vécus jusque-là ?

35 secondes

En juin 2010, le journal Le Nouvelliste publie, sous la direction de Max E. Chauvet, un livre-témoignage sur les trente-cinq secondes qu’à duré le séisme du 12 janvier. Plus de 15 contributeurs ont proposé des textes pour partager leur expérience, allant du témoignage personnel sur la mort d’un fils, un « bébé de 1.58 m » (Dolores Dominique Neptune), à une analyse des conséquences économiques du cataclysme (Gary Cyprien), en passant par des textes tantôt journalistiques, tantôt narratifs, voire même poétiques de Frantz Duval, allant jusqu’à parler de « nos linceuls de béton ». Mais, « les mots ne pourront jamais traduire ce que les vivants ont vécu ».
Les collaborateurs ont proposé des textes de grande qualité, illustré des clichés parfois choquants, très souvent tristes.
Un livre qui nous fait plonger dans les moments difficiles du lendemain du séisme, la plus grande catastrophe qu’à vécue le pays, selon les collaborateurs.

Corps mêlés

Le premier roman de Marvin Victor, Corps mêlés, paru chez Gallimard en décembre 2010, se veut un livre qui part à l’impossible quête du dialogue, de la parole, si celle-ci ne se replie pas sur elle-même. Un roman publié après le séisme et qui se démarque de ce qu’on appelle « les écritures du séisme ». Car si ce livre peut être considéré comme le roman haïtien le plus créatif sur le séisme, c’est peut-être parce qu’il ne parle pas du séisme…
Ursula Fanon (45 ans) vient de perdre sa fille Marie-Carmen Fanon, ensevelie sous les décombres de sa maison à « la rue Magloire Ambroise » (sic), un après-midi de janvier, par « une chose » dont on ne connaît pas le nom. Et la voilà, comme dans une pièce de théâtre, dans le trois-pièces de Simon Madère, vieil amant du temps de son enfance au pays de Baie-de-Henne, père de cette fille morte sous les décombres. Comment annoncer à Simon la mort de leur fille, quand ce dernier ignore totalement l’existence de cette enfant, qui se voue très jeune aux plaisirs de la chair ? Par où commencer ?

L’Ange de charbon

L’Ange de charbon de Dominique Batraville, paru chez Zulma en 2014, est un livre sur l’après-séisme qui mêle humour noir, mysticisme et quête identitaire.
12 janvier 2010, l’année 00, un séisme décime la ville de Port-Loto. La communauté italienne est dévastée. Des sept oncles de M’Badjo Baldini, il ne reste que Fra Danilo Baldini. Le narrateur se donne pour mission de raconter le roman de sa famille, les Baldini.

C’est cette vision délirante que nous fait voir le personnage principal du roman L’Ange de charbon, un Italien noir qui manifeste un amour démesuré pour la culture italienne, le football italien, les chaussures italiennes. Mais, à cause de la couleur de sa peau, il doit à tout moment justifier son italianité. Si le narrateur semble être un aliéné mental, qui n’est peut-être pas sorti sain et sauf du séisme, sa vision des choses en dit long sur la constitution de la société haïtienne. Ne sommes- nous pas une multitude de communautés qui se cherchent ? Comment être haïtien aujourd’hui ? et comment les diverses communautés (juive, polonaise, italienne) ont-elles vécu le séisme ?

De toute la terre le grand effarement

« De toute la terre le grand effarement » est une pièce de théâtre qui met en scène deux putains anonymes, après l’effondrement du bordel « Bèl Amou » au soir même du mardi 12 janvier 2010. La jeune et la plus âgée sont les seules rescapées de l’écroulement du bordel. Perchées sur un arbre, elles comptent absurdement les étoiles filantes. Ce qui peut, bien sûr, paraître banal. Mais au-delà de la simple idée d’étoiles filantes, la pièce revêt une valeur symbolique. Le nombre d’étoiles filantes correspondrait au nombre exact de personnes mortes sous les décombres. À défaut de statistiques officielles convaincantes, car toutes contradictoires, deux putes se proposent de compter les cadavres, en partant des fulgurances, des éteignements. Mais que comptent réellement ces deux putains ? N’est-ce pas également le nombre incessant de personnes qui fuient le pays ou encore le nombre d’avions transportant l’aide internationale volant au-dessus de nos têtes, le soir même du séisme pendant que la communauté internationale se déchirait pour le contrôle du territoire ?

Deplasman tektonik

Le livre « Tectonic Shifts », publié aux Etats-Unis en 2012, est repris dans une traduction en créole par le linguiste Avin Jean François, sous le titre « Deplasman Tektonik ». Divisé en trois parties, le livre offre une réflexion profonde sur la catastrophe meurtrière de janvier 2010. Selon les coordonnateurs de l’ouvrage, les efforts des Haïtiens eux-mêmes après le séisme ont été absents du débat international.
L’altérité des Haïtiens qui s’entraidaient les premières secondes après le désastre n’a pas fait la une des journaux internationaux. Ce sont plutôt les images sales, les cadavres en décomposition, les enfants abandonnés que les médias ont offerts durant trois semaines à l’étranger, pour déchaîner la compassion des citoyens charitables. Cette technique, quoiqu’avilissante pour nous, avait permis d’amasser plus de 1,4 milliard de dollars aux Etats-Unis. Reste à savoir quel usage on a fait de cet argent. Kevin Edmonds, étudiant en maîtrise à l’université de Toronto (Canada), reprend les statistiques de l’ « Associated Press » : 33 % de l’aide américaine pour le relèvement sont allés droit à l’Armée américaine (US Army). Les ONG en ont reçu de leur côté 43 %. Un livre qui décrypte, dénonce et accuse et qui risque de ne pas trop plaire à la communauté internationale.

Le cœur sous les décombres

Ce recueil de poèmes de Pierre Moïse Célestin, paru aux éditions Bas-de- page en août 2010, est l’un des premiers sur le séisme. Empreint d’une écriture où se mêlent émotions, révolte et amour, le livre rassemble de très beaux poèmes qui parlent, dans le meilleur des cas, d’ « une saison avortée ». Le poète se demande :
« Saurais-je un jour dans mes errements
De poète pactisant avec la lumière
Le nombre de cœurs oubliés
Sous les décombres ?» (p. 18)
Si tous les poèmes ne parlent pas du tremblement de terre, c’est un livre dans lequel le poète tente de revivre ses amours perdues.
« Comment parler de mon attente
De notre rendez-vous
Qui n’arrivera pas » (p. 32)

Les immortelles

Voilà un livre qui a fait beaucoup parler de lui, à tel point qu’il a été réédité déjà deux fois en moins de cinq ans. Les immortelles, paru d’abord chez Mémoire d’encrier en 2010, raconte la rencontre d’un écrivain avec une putain au lendemain de la « chose ». L’écrivain finira par conclure un marché avec la pute pour écrire l’histoire de la jeune putain Shakira, morte sous les décombres, et du coup raconter l’histoire des putains du centre-ville de Port-au-Prince, les rendre immortelles.
Si le roman ressemble à un produit sorti droit d’un « fast-food », il n’en demeure pas moins que c’est le livre qui a permis à l’auteur de s’installer sur la scène littéraire haïtienne.

Des maux et des rues

Ce petit collectif de 120 pages paru chez LEGS ÉDITION en août 2014 est l’un des rares livres qui soient sortis des sentiers battus du tremblement de terre. Les contributeurs, qui sont au nombre de 15, parlent de mémoire mais aussi de reconstruction. Après le séisme, l’État haïtien a décidé de déclarer le centre-ville de Port-au-Prince d’utilité publique. Ainsi, certaines maisons des rues de l’Enterrement, de la Réunion, de Saint-Honoré et d’Hennery ont été démolies par l’État haïtien. Quatorze écrivains et un historien se sont mis à (ré)écrire l’histoire du bas de la ville, parmi lesquels Emmelie Prophète, Gary Victor, Marie Alice Théard, Jean Euphèle Milcé, Mirline Pierre, Georges Eddy Lucien, Dieulermesson Petit Frère…

La face cachée de la cathédrale de Port-au-Prince

Voilà un autre livre sur la reconstruction, paru chez C3 éditions en 2014. L’ingénieur Claude Prépetit lève haut et fort sa voix sur la reconstruction de la cathédrale de Port-au-Prince, ce « trésor inestimable qui a trôné superbement au cœur de Port-au-Prince pendant plus d’un siècle ». Selon l’ingénieur Prépetit, la cathédrale revêt un aspect ésotérique méconnu de la plupart des Haïtiens. Ainsi, l’auteur se lance dans un travail minutieux d’interprétation et de dénombrement en sa qualité d’ingénieur mais aussi en tant que fin connaisseur de géométrie sacrée.

Le livre est illustré d’images, de formules géométriques qui puissent paraître très lourdes pour les non-initiés à la géométrie sacrée. Sinon les lecteurs pourraient le considérer comme un document historique sur la cathédrale de Port-au-Prince, détruite le 12 janvier 2010 par le séisme.


En attendant que nos ombres poussent…

Les as-tu entendues ? Les voix. Quand la mort approche, tous vos ancêtres vous parlent en même temps. Des voix enrouées vous frappent au tympan. Chacune sa parole. Jusqu’à ne rien entendre d’intelligible. Des voix coffrées dans des caves à attendre un mort dans la famille pour refaire surface. Des voix d’ombre, de nègres-Guinée et de Sambas. Des voix de guerriers, d’esclaves morts dans les cales d’un négrier. Des voix-Bouqui, des voix-Malice. Et de tous les contes épouvantables qui ont bercé notre enfance.

Jeunes, nous guettions ces voix pour nous retenir en vie. Nous guettions la mort. La seule image que nous avions d’elle était notre chien Micky, mort après avoir mangé je ne sais quoi chez le Voisin-d’en-face. Mais, les chiens n’ont pas d’ancêtres pour leur parler dans un tohu-bohu de mots mal mâchés. Les chiens n’ont pas besoin de la mort pour gueuler. Ils font ça naturellement. Des chiens-loups ; des chiens-chats, des chiens de tous les jappements, on en a connus. Micky bêlait. T’en souviens-tu ? Mais, on guettait les voix humaines, nasillardes, les voix legede, des voix capable de vous foutre dans une torpeur jusqu’à ne rien entendre des rumeurs humaines, nous disait Granma. Mais les chiens n’ont point besoin de la mort pour gueuler… Cette fois, les as-tu entendues ? Moi, je n’ai rien entendu. Sauf le bruit macabre que font les souliers sous l’escalier. Mais pour un mort, un escalier est une chose morbide. Monter. Descendre. Où ? La mort n’emmène nulle part. Les gens qui s’amusaient à marcher sur les perrons de l’escalier n’ont pas pensé à un mort tranquille, perdu dans son trou, à penser à toi. À  notre enfance et aux autres… Ce soir-là, les gens ont marché, comme si tout le monde se mettait à déménager en même temps. À fuir cette ville, chaussés de grandes bottes américaines ou de souliers de danseurs de flamenco. Cette ville, on le savait, il faut la fuir à grands pas. Mais tu as préféré rester aux côtés des siens, des autres, comme si leur vie valait la tienne… Mais moi, je préfère garder le silence. Faire semblant de ne rien entendre des bruits secs de l’escalier. Avec tout ce qui me reste de toi. Vieux lit. Journal intime jaune que tu tenais tel un objet sacré avec des mots qui débordent des marges, des mots amers que nous ressentons tous et que d’autres ont préféré taire. Franchement, il n’y a rien d’intime dans ton journal. L’intimité pour toi n’était autre que la cause des autres. Les autres. Les mêmes. Et je l’ai compris trop tard. Intime. Public. Tu le tenais pour toi, comme un fétiche. Comme si ta vie en dépendait. Et tu écrivais partout. Aucun espace ne t’a jamais suffit. Ni à Anse-d’Hainault, ni dans cette ville surpeuplée. Tu fus un homme du grand large, de la liberté. Et c’est pour cela que tu n’as pas voulu garder le silence. Retenir ton souffle. Boire l’eau puante de la misère. Mais moi, non… Laisser monter en moi l’émotion, comme une inondation. La mort –exit ! Les balles –exit ! Les larmes, les coups de feu, ton corps sur le macadam… –exit ! Je préfère garder le silence. Ni gestes. Ni mots. Rage. Colère.

  • En attendant que nos ombres poussent, Extrait.


[Nouvelles] Le voisin d’en face (épisode final)

Le jour arrivait presqu’à sa fin quand Marie-Marthe sortit de sa cabane pour aller arracher quelques herbes folles près du jardin. Elle chantait tout en se penchant vers le sol, arrachant des herbes qu’elle mit dans un sachet. Elle continua à cueillir des herbes quand elle sentit une odeur fétide monter à ses narines. Elle pensa rapidement à quelques rats morts, dévorés par une meute de chiens ou à des fleurs pourries que le vent aurait fait tomber dans le jardin. Elle avança quand même et un long sanglot monta à sa gorge quand elle aperçut le corps d’un homme allongé sur le ventre, entouré des mouches qui virevoltaient ci et là au-dessus de sa tête. Elle courut vers la cabane des villageois qui la virent arriver essoufflée, les yeux grands ouverts, incapable de prononcer une seule parole. Au bout de quelques minutes, elle finit par parler et les hommes, à leur tour, coururent vers le jardin en hâte. Félicien vit le corps par terre, enveloppé dans un manteau que la boue avait fini par noircir. Il prit un bout de bois et le retourna sous le regard curieux des villageois. Tous reconnurent alors la tête qu’ils avaient vu venir de très loin, ce jour de pêche, avant la tombée de l’aube. Le corps du Voisin-d’en-face gisait par terre, entouré d’une colonie de mouches qui piquaient sans répit son visage. Quelques-uns vomirent, d’autres ne parvinrent à trouver le geste approprié dans cette situation d’angoisse…

La nuit tomba et les villageois tournèrent le dos au corps du Voisin-d’en-face, l’abandonnant aux chiens qui sans doute viendraient après que les mouches eussent fini de sucer son sang. Ils rentrèrent silencieusement chez eux, plus angoissés que la veille, laissant le sort du village entre les mains de leurs ancêtres franginen, les dieux des eaux, de l’air et de la terre.

— FIN


[Nouvelles] Le voisin d’en face (épisode 6)

Au bout de quelques jours, la faim devint insupportable. Le tabac commençait à devenir rare, et ce qui restait de sel et de sucre aurait pu se tenir dans le creux de la main. Mais, cela n’empêchait pas les enfants de se réunir auprès de Félicien, pêcheur converti en conteur, pour écouter des histoires fantastiques, chaque soir, à la blancheur de la lune. Dans un village de pêcheurs, tous les contes traditionnels ont leurs empreintes dans l’eau et les personnages cachent tous sous leurs pieds des nageoires de poisson. Mais, ce soir-là les enfants ne s’attendaient pas à l’histoire de cet inconnu à tête de poisson qui débarqua dans un village et transforma tous les enfants qui osèrent le regarder en sac de sel. Les plus âgés avaient vite compris que Félicien évoquait le Voisin-d’en-face. Les quelques rares adultes qui étaient là pour écouter, leurs enfants sur les genoux, suçant la pointe de leur pouce, s’étaient fait la même remarque et se demandaient comment chasser cet être du village. Les hommes pensaient à mettre le feu à sa cabane et les femmes imaginaient quelques subterfuges pour l’empoisonner…

Marie-Marthe, assise dans un coin sur une chaise basse, sortit brusquement de sa réflexion quand elle entendit Félicien chanter tout en faisant d’horribles grimaces aux enfants. Elle pensa vaguement à son fils Jacques Levé-Tombé, à Paloma le marchand d’anglais, à la faim et se demanda qui serait la prochaine victime : mieux valait être des bêtes que des chrétiens-vivants ; et si toutefois ce devrait être des bêtes, il fallait assurément protéger ses poules, qui pondaient déjà rarement avant la venue du Voisin-d’en-face. Elle ferma fermement les yeux en appelant ses ancêtres, les dieux des eaux, de l’air et de la terre…

— A suivre


[Nouvelles] Le voisin d’en face (épisode 5)

Les pêcheurs décidèrent de ne plus prendre le chemin de la mer ; ils abandonnèrent barques, nasses, hameçons, cannes à pêches… et restèrent chez eux à ne consommer que du tabac, à aspirer l’odeur de son arôme, à s’emplir la tête de nicotine. Les femmes de pêcheurs prirent l’habitude d’introduire le tabac à l’intérieur de leur bouche, entre la joue gauche et les gencives. La technique était réputée au village pour apaiser la faim, mais aussi pour laisser monter à la tête toute sorte de rêveries et de démences que la peur venait attiser. Les enfants en firent de même. Le village avait pris un nouveau tournant ; à la peur, venaient s’ajouter la faim, la soif et l’oubli des dieux et des ancêtres.

Ceux qui avaient fait bonne cargaison de poissons, de langoustes et d’autres animaux marins, ne tinrent pas une semaine. Les plus économes avaient épuisé leur stock en le partageant avec ceux qui n’en avaient plus. Et nous en fîmes de même avec le tabac, l’eau, le sel, le sucre… et tout ce qui pouvait nous nourrir. Mais, il n’était pas question que les hommes reprissent le chemin de la mer…
La faim, devenant de plus en plus intense, les femmes songèrent à fuir Sans-soucis. Traverser la forêt immense, les bayahondes, les plantes de cactus qui les séparaient du village voisin, 10 kilomètres plus loin. Mais les villageois d’à côté nous prendraient sûrement pour une colonie de lépreux et nous tueraient avant que leur village ne soit contaminé. Nous l’avions tous compris. Et le seul espoir qu’il nous restait fut d’invoquer nos ancêtres franginen, les dieux des eaux, de l’air et de la terre, ou suivre les consignes de l’Oncle.

— A suivre


[Nouvelles] Le voisin d’en face (épisode 4)

Le Voisin-d’en-face sortit de sa cabane. Il tourna le dos à tout le village et alla se laver le visage dans l’eau froide de la mer, comme dans un geste rituel. Il releva un moment la tête vers l’horizon avant de la baisser, rassemblant les dix doigts de ses mains, formant ainsi un récipient qu’il plongea dans la mer pour le ressortir aussitôt et laisser le jet d’eau s’abattre sur son visage. Il le fit trois fois, et retourna dans sa cabane. Les villageois avaient de plus en plus peur, après que cet être étrange eût plongé sa main dans la mer, leur seul moyen de survie. Dans ce village isolé, livré à lui-même, la mer était notre seule richesse, nous avait appris l’Oncle…

Il n’y avait pas que les hommes qui souffraient de la malédiction du Voisin-d’en-face, pensaient les villageois. Les poissons devraient mourir très loin au fond de la mer, car aussi profond que les pêcheurs avaient jeté leurs hameçons, ils ne réussissaient à faire remonter à la surface que quelques branches de limons, parfois des coquillages vides. Et cela se produisit trois jours de suite. Les filets restaient vides. On n’y vit même pas une sardine ou une de ces huîtres que les femmes de pêcheurs font cuire dans des marmites, les jours de rareté.

— A suivre


[Nouvelles] Le voisin d’en face (épisode 3)

Nul ne pourra vous dire combien de jours après la mort de Jacques Levé-tombé l’événement suivant arriva. Les villageois semblaient avoir perdu l’art de compter les va-et-vient du soleil et de regarder leurs ombres sous leurs pieds, prédisant ainsi les jours de la semaine. Mais, ce qui arriva était vraiment arrivé. Personne ne vous dira le contraire. Un jour comme tous les autres, pendant que Brigitte traversait la rivière, elle aperçut le corps de Paloma, gonflé tel un ballon entre deux troncs d’arbre sur le sable. Tout disait que Paloma, le marchand d’anglais, ne se reposait pas. Et Brigitte n’avait pas mis trop de temps pour comprendre qu’il était mort depuis plusieurs jours, tellement l’odeur que dégageait ce corps gras sur le sable, mêlée aux excréments d’animaux qui vagabondaient au bord de la rivière, était nauséabonde.

La mort de Paloma avait beaucoup plus attristé le village que celle de Jacques. Non pas parce que Paloma le marchand d’anglais ambulant, fut un déporté des États-Unis, encore moins parce qu’il vendait des mots d’anglais à des enfants du village, mais parce que tous les villageois avaient senti une menace pesée sur Sans-souci, atténuant l’inquiétude de quelques-uns sur le fait qu’un malheur planait sur le village. La mort est une conséquence naturelle, nous avait appris en vain l’Oncle, car nous tous au village étions persuadés que le Voisin-d’en-face y était pour quelque chose et que jamais les dieux, tellement nous les nourrissions de sang de coq, de rhums forts et de parfums frais, ne s’élèveraient contre nous. Il suffisait qu’un homme débarquât à Sans-soucis, sans y avoir été invité, plantât sa maison tel un étendard après la conquête d’un territoire par un guerrier, dira plus tard l’Oncle, pour que les morts pleuvent au village.

— A suivre


[Nouvelles] Le voisin d’en face (épisode 2)

Il y eut deux événements au village, au lendemain de la construction de la cabane du Voisin-d’en-face. En réalité un seul, si nous ne comptons pas la déception des pêcheurs qui entraient la veille, fatigués d’avoir jeté toutes leurs nasses en vain à la mer ; si nous ne comptons non plus les gros nuages qui devaient annoncer une pluie torrentielle et qu’en fin de compte il n’y eut que quelques gouttes d’eau comme de la rosée sur les plantations de tabac ; et finalement si Jacques Levé-Tombé ne s’était pas réveillé très tôt ce matin-là, et n’avait senti brusquement une faiblesse attaquer ses pieds. Car, ce n’était un secret pour personne au village que Jacques Levé-Tombé souffrait de mal caduc ―d’épilepsie, disait l’Oncle. Aussitôt qu’il se réveilla, il se mit à vaciller, telle une vieille toupie. Il tourna en rond, jusqu’à ce que la terre glissât sous ses pieds, comme une plaque amovible. Ses genoux tremblèrent. La terre tourna. Puis, il tomba.

Tout le monde au village Sans-souci était accouru quand même. Jacques à terre, on essaya des techniques pour le ranimer : de l’eau, du vinaigre, du sel, comme nous l’avait à chaque fois recommandé l’Oncle. Personne ne fut surpris de voir le garçon par terre, gigoter tel un porc, saliver, crier son mal. Jacques aurait dû se relever brusquement après quelques minutes d’inertie. Il aurait dû citer des noms inconnus, crier son charabia habituel puis ouvrir les yeux, toujours aussi surpris de voir autant de monde l’entourer ; et une fois revenu sur terre, il aurait dû demander dans la langue connue de tous, aussi bien des dieux des eaux, de la terre et de l’air que des chrétiens vivants et des animaux domestiques : qu’elle est heure-t-il ? Mais ceci ne s’était pas passé ainsi ce matin-là. Après le silence, il n’y eut rien. Sinon le cri strident de Marie-Marthe, lorsqu’elle pensa que jamais son fils ne se relèverait de terre. Elle aurait crié toute la matinée face au corps muet de Jacques, si deux croque-morts improvisés, l’un soulevant les membres inférieurs, l’autre les membres supérieurs, ne s’étaient pas proposés pour transporter le cadavre à la morgue.

Aucun villageois n’avait prédit que la mort entrerait au village par cette porte, même pas nos ancêtres franginen, les dieux des eaux, de l’air et de la terre. Car jusque-là, nous racontait l’Oncle, le malheur venait de l’eau, de la mer et des navires géants, non pas de la mort subite d’un garçon laid et niais souffrant d’épilepsie.

— A suivre.


[Nouvelles] Le voisin d’en face (épisode 1)

Les hommes avaient sûrement bu trop de jus de canne ce jour-là et les femmes aspiré trop d’arôme de tabac pour penser qu’un petit homme déglingué, aux yeux verts pouvait sortir de la mer, de l’air voire pour d’autres, d’un coup d’éclair. Leurs bateaux voguant sur la mer, les pêcheurs qui se battaient avec les rares poissons rouges du village ce jour-là, l’ont vu s’approcher de très loin, comme un point insignifiant jusqu’à ce que sa silhouette prit forme, écartant ainsi l’idée qu’il s’agissait d’une espèce d’animal non encore découverte par les villageois de Sans-soucis. Mais ceux qui étaient plus lucides et qui avaient fait la grève ce jour-là, pensaient qu’il avait fait la route de Petit-Trou-de-Nippes jusqu’au village en deux jours pour fuir un incendie ou un meurtre. Ce que tout le monde sut rapidement, c’est qu’il ne s’agissait pas d’un de ces fous venus de Port-au-Prince ou d’un alcoolique naufragé rejeté sur le port un soir de tempête, dont l’Oncle ne nous aurait pas encore parlé. À mesure que l’homme avançait, d’un pas lent, presqu’au ralenti, nous rappelant les scènes d’action dans les films américains, nous parvenions à distinguer les parties de son corps, devenant de plus en plus humain mais tout aussi mystérieux.

L’arrivée de ce personnage avait vite divisé le village en plusieurs couches, chacun défendant sa folie, ses hypothèses, dirait l’Oncle, sur ses origines. Personne, aussi loin qu’il fouillât dans sa mémoire ce jour-là, ne se rappela d’un ancêtre auquel pourrait s’apparenter cet homme, ni mort ni vivant. Mais quand plus tard Jacques Levé-Tombé le vit construire sa cabane et qu’il était accouru pour nous le dire, nous restâmes derrière nos portes, les enfants tirant la robe de leur mère, à le regarder apporter des briques, des roches repêchées sûrement de la mer, des troncs d’arbres géants jusqu’à construire une petite cabane, en face des nôtres. Nous avions toujours vécu les uns à côté des autres au village. Les cousins, disait l’Oncle, ça vit sur la même longueur d’onde, jamais les uns ne dépassent les autres. Et c’est à partir de ce moment-là que tous les villageois ont commencé à appeler cet homme mystérieux le Voisin-d’en-face. Car aussi macabre que puisse être le malheur, avons-nous entendu dire l’Oncle, il faut le nommer.

— A suivre.